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mardi, 27 juillet 2010

Le dernier voyage de Bernard Giraudeau

   Nous avons appris avec tristesse le décès du marin, acteur, réalisateur et écrivain, Bernard Giraudeau; nous n'avons pas eu la chance de le connaitre, et nous le regrettons. Car nous apprécions l'ensemble de ces réalisations. C'est pourquoi, nous présentons à celles qui ont partagé son coeur, Mesdames Tohra Chalandon-Mahdavi et Anny Duperey, nos plus vives et sincères condoléances. Nous exprimons à ces enfants, Gael et Sara, notre compassion et notre sympathie. Nous apprécions l'artiste, mais surtout nous éprouvons du respect pour l'homme.

    Arrière-petit-fils de cape-hornier, petit-fils de marin, fils d'un vétéran des Guerres d'Indochine et d'Algérie, il était né près du grand large, il naquit à La Rochelle. Comme si l'eau de mer avait coulé dans ses veines, avec ces yeux bleus couleur de l'Océan, très jeune, il se sentit attirer vers les horizons lointains. Le voici arpette, il a peine seize ans: il vient de s'engager pour sept longues années dans la Royale, il est à ce moment là à l'Ecole des apprentis mécaniciens de la flotte à Toulon. Il voguera ensuite comme matelot breveté et ensuite quartier-maitre, il fera deux fois le tour du monde sur la Jeanne et sur la frégate Duquesne.

   Mais un marin revient toujours vers son port d'attache, il se sent appeler pour d'autres voyages, d'autres aventures et cette fois-ci sur la terre ferme, sur scêne ou sur un plateau de tournage. Il ne dit pas adieu à la mer, il lui dit seulement au revoir même s'il lui jette son bonnet avec le pompon rouge et sa vareuse. Il sera saltimbanque d'abord dans une troupe itinérante comme jadis son grand-père, mais à l'époque il ne le savait pas encore. Il commence une deuxième vie, alors qu'il a peine 22 ans. Mais il attire vite les sympathies: outre ces fameux yeux bleus, il a un sourire enjôleur.  Les garçons l'aiment bien parce-qu'il est droit, loyal et débrouillard; les filles, car il est charmeur et sensible, il passe pour être un jeune homme romantique. Il a énormément de talent, il brille au Conservatoire d'Art Dramatique entre 1971 et 1974 où il décrochera un premier prix de comédie classique et moderne.

   Une carrière prometteuse s'ouvre à lui, il l'a saisi. Mais il refusera toujours la facilité lui préférant l'exigence qui mène à l'excellence. Au théâtre, il s'est épanouit en interprêtant des pièces du répertoire dit "classique". nous pouvons citer: Le Prince de Hombourg de Kleist en 1975, La Guerre de Troie n'aura pas lieu de Jean Giraudoux en 1976, La répétition ou l'Amour puni de Jean Anouilh en 1986, Les liaisons dangereuses de Christopher Hampton d'après Choderlos de Laclos en 1988, Le Plaisir de rompre et le pain de ménage de Jules Renard en 1990, L'Importance d'être constant d'Oscar Wilde en 1995, Becket où l'honneur de Dieu de Jean Anouilh en 2000 où il incarnait avec maestria le Roi d'Angleterre Henri II. Il mis sa notoriété pour promouvoir sur scêne l'oeuvre d'auteurs contemporains comme Attention fragile d'André Ernotte et d'Elliot Tiber en 1977 ou l'Aide-Mémoire de Jean-Claude Carrière en 1992. Il a créé deux pièces d'Eric-Emmanuel Schmitt: Le Libertin en 1997 où il incarnait Denis Diderot et les Petits Crimes Conjugaux en 2003.

    Mais la majorité des Français se souviennent de lui au cinéma où il a pu présenter toute la mesure de son talent. Ils le revoient donnant la réplique à Jean Gabin dans Deux hommes dans la ville en 1973 et à Lino Ventura dans Le Ruffian en 1983, deux très bons films réalisés par José Giovanni. Des réalisateurs chevronnés ont fait appel à ces services outre José Giovanni: Alexandre Arcady, Yves Boisset, Patrice Leconte, Claude Pinoteau, Ettore Scola, Jean-Charles Tachella....A ces débuts, grâce son talent mais aussi à son physique de garçon chaleureux pour les autres hommes et surtout de jeune homme séduisant pour les demoiselles, il incarna des chics garçons (La Boum, Viens chez moi j'habite chez une copine, Croque la vie) entre 1980 et 1981. 

    Très vite, on lui proposa des rôles plus étoffés, voire même des premiers rôles où il devait exceller et lui permettre de partir vers d'autres destinations, il incarnait des héros ou des aventuriers (Rue Barbare, Les SpécialistesLes Loups entre eux, Les Longs Manteaux) entre 1985 et 1986. Nous ne pouvons pas malheureusement détaillé sa filmographie intéressante, mais nous y relevons deux excellents films injustements méconnus: Passion d'amour d'Ettore Scola d'après Fosca de Iginio Ugo Tarchetti en 1981, l'intrigue se déroule en Italie dans les années 1860 et elle présente une réflexion sur la beauté et les sentiments amoureux; Hécate, maitresse de la nuit de Daniel Schmid d'après la mythologie gréco-latine en 1982, l'intrigue se déroule à Fès à la veille de la Seconde Guerre Mondiale et elle présente une description de la vie des colons français autour d'une jeune femme ensorcelante.  Au début des années 1990, on note un film important: La Reine Blanche de Jean-Loup Hubert en 1991. Il incarne un personnage qui lui ressemble comme deux gouttes d'eau, Yvon Legaloudec. Celui-ci est un marin qui revient au pays après avoir réalisé son rêve d'enfance: faire le tour de monde. Il revient avec sa petite famille, ces deux enfants sont métis. On sait que Bernard Giraudeau aimait partir à la découvetre d'autres peuples, il aimait nous faire partager la culture de l'Autre. Ce sont les raisons qui l'ont poussé à réaliser le film Les Caprices du Fleuve en 1996 d'après le Journal du Chevalier de Boufflers: un film qui dénonçait l'esclavage et la traite négrière et qui au contraire promouvait le respect de la dignité de la personne humaine, la dignité de chaque personne quelle que soit son origine ou sa condition. Dans ces mêmes années 1990, il a pu présenter l'ampleur de son talent entre autres dans trois films "en costumes": il est un abbé mondain et lettré du XVIIIème siècle dans Ridicule de Patrice Leconte en 1996, il incarne Molière dans Marquise de Véra Belmont et un officier dans Marthe de Jean-Loup Hubert en 1997.

  En plus du théâtre et du cinéma, il connut d'autres aventures "en costumes" à la télévision: il incarna le héros de trois séries telles que la deuxième saison des Mohicans de Paris réalisés par Bernard Borderie en 1975 d'après l'oeuvre d'Alexandre Dumas père, et dont l'intrigue se déroule sous la Restauration, et deux séries dont l''action se passe sous la Révolution: Bleu, Blanc, Rouge réalisé par Yannick Andréi en 1980 et La Grande Cabriole réalisée par Nina Companèez en 1989. Deux rôles dans des téléfilms unitaires lui permettent de retrouver la Marine: L'équipage d'André Michel d'après l'oeuvre de Joseph Kessel en 1978 et le premier épisode d'une fille dans l'azur en 2001. Deux autres vont l'aider à découvrir l'Indochine que son père a connu: Leclerc, un rêve d'Indochine réalisé par Marco Pico en 2003 et L'Empire du Tigre réalisé par Gérard Marx en 2005. Or son père, comme beaucoup de vétérans de guerres, ne lui a jamais parlé de l'Indochine. Au soir de sa vie, Bernard Giraudeau est devenu un écrivain de talent, il nous lègue une série de livres d'aventures nous amenant à voyager en rêve comme dans les documentaires qu'il réalisa. Dans l'un de ces ouvrages, il a imaginé le passé de son père en Indochine.

      Hélas, le crabe l'a dévoré. Et celà fut son dernier combat qui devait le mener pour un ultime voyage vers une autre rive, l'au-delà. Pendant de nombreuses années avec une ténacité et une lucidité qui forçait le respect et l'admiration, il partit régulièrement à l'abordage contre ce cancer. Celui-ci, tel Charon, le fit voguer sur le Styx. Mais avant de partir vers une destination méconnue, il avait vraiment renouer avec la Marine: il fut le parrain de la promotion 2010 de l'Ecole des Mousses. Il a refait aussi une traversée au bord de la Jeanne, la fameuse Jeanne d'Arc, comme un clin d'oeil à son adolescence et comme s'il voulait dire adieu à sa vie ici-bas. Nous notons que quelques semaines avant son départ, c'est la Jeanne qui faisait ses adieux.

 

  

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